Autopsie d’un pharaon absolutiste? Gilbert Sinoué et Akhenaton
Je l’ai acheté, Akhenaton, de Gilbert Sinoué, comme on achète une réédition vinyle qu’on n’avait absolument pas prévue d’avoir — impulsion, humeur, vibrations. Boutique du musée du Louvre. Aile égyptienne. Trop d’histoire dans l’air pour repartir les mains vides.
Je l’ai ouvert dans le train du retour. Au deuxième chapitre, j’avais arrêté de regarder mon téléphone.
Le livre raconte l’histoire du pharaon le plus sulfureux de la XVIIIᵉ dynastie, celui qui a tenté de faire exploser le système religieux de l’Égypte ancienne de l’intérieur. Né Amenhotep IV, il abandonne les dieux traditionnels, marginalise le puissant clergé et impose Aton — le disque solaire — comme unique objet de culte. Il fait bâtir une nouvelle capitale, rompt avec des siècles de rituels et gouverne comme si la foi, à elle seule, pouvait tenir un empire debout.
Ce n’est pas une épopée antique façon blockbuster. Pas de tempêtes de sable en ouverture, pas de virilité cliquetante à l’épée, pas de mysticisme de pacotille. Akhenaton avance comme un disque en montée progressive — la face A est toute en tension, la face B en conséquences. Sinoué ne cherche pas à vendre une légende. Il l’autopsie.
Son Akhenaton n’est ni un saint ni un fou.
Il est pire, pour un empire : un vrai croyant. Un type tellement enfermé dans sa vision — un dieu, une lumière, pas d’intermédiaires — qu’il en oublie les trucs ennuyeux mais essentiels qui maintiennent une civilisation. Les armées. Les alliances. L’administration. La communication.
Et c’est là le vrai tour de force du livre.
Sinoué ne raconte pas cette histoire comme une biographie classique. Il reconstruit la vie d’Akhenaton à travers un chœur de voix — membres de la famille, courtisans, prêtres, observateurs étrangers, archéologues — chacun avec sa version de ce qui a déraillé et de ce qui s’est réellement passé. Le résultat ressemble moins à une fresque historique qu’à une enquête au long cours sur un régime qui s’est effondré sous le poids de ses propres idéaux.
La révolution religieuse ?
Moins un miracle qu’une OPA hostile. Le monothéisme n’arrive pas baigné de lumière dorée ; il débarque brutal, déstabilisant, politiquement suicidaire. L’obsession d’Akhenaton pour la pureté ressemble moins à une illumination qu’à un refus obstiné de composer avec le réel.
Néfertiti, heureusement, n’est pas reléguée au rôle de décor. C’est elle qui lit la pièce pendant qu’Akhenaton fixe le soleil. Ancrée, stratégique, émotionnellement lisible — la bassiste sous-estimée de l’album, celle qui tient tout ensemble pendant que le chanteur part en vrille à la poursuite de la transcendance.
L’écriture est nette, maîtrisée, presque anti-luxuriante. Si vous cherchez la décadence moite ou le mélodrame façon feuilleton, ce n’est pas ici. Sinoué écrit comme quelqu’un qui fait suffisamment confiance à son sujet — et à son lecteur — pour ne pas en faire trop. Le rythme est volontaire, parfois exigeant, mais c’est voulu. C’est un livre sur le prix de l’absolutisme. Il ne se presse pas.
Ce qui m’a le plus frappé, quelque part entre deux stations, c’est à quel point tout cela paraissait contemporain. Enlevez les couronnes et les temples, et Akhenaton devient douloureusement reconnaissable : le dirigeant qui confond rectitude morale et compétence, qui croit avoir raison et pense que cela suffit, qui laisse aux autres le soin de gérer les dégâts.
Quand le train est arrivé au quai, je ne pensais plus à l’Égypte antique. Je pensais au pouvoir, à l’ego et à ce qui arrive quand la conviction va plus vite que la responsabilité.
Pas mal pour un achat impulsif en boutique de musée.


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